Le manager est souvent abordé par ses outils, ses méthodes, ses compétences relationnelles. Rarement par ce qui se passe en lui, par cet espace intérieur d’où il manage, souvent sans le nommer. Cet article ne propose pas une méthode mais un déplacement du regard sur le management.

J’ai rencontré sept femmes et hommes, managers et dirigeants, qui ont accepté de parler de leur vécu de l’intérieur, de leur force et de leurs doutes. Et aussi, de ce qui les porte et de ce qui les fragilise. Ils ne décrivent pas un catalogue de bonnes pratiques. Ils parlent de quelque chose de plus intime et de plus exigeant : la nécessité d’une clarté intérieure pour manager avec justesse. 

Manager, c’est d’abord savoir d’où l’on manage, depuis quelle posture intérieure ? Avec quelle conscience de soi, de l’autre, de la relation ? Depuis la peur ? la conviction ? le contrôle ? la confiance ? 

La conscience de soi : là où tout commence

Ce que les managers rencontrés décrivent en premier, c’est cette nécessité parfois découverte au prix d’une épreuve, de se regarder en face.  « Mieux je me connais, mieux je comprends les autres ». « Je connais mes déclencheurs », « Je sais utiliser mes émotions ». Tout cela me donne de la clarté intérieure. C’est cette clarté qui permet de manager depuis un endroit stable plutôt que de réagir à l’aveugle.

La conscience de soi est un regard lucide sur ce qui se passe en soi, dans l’instant : ce que je ressens, l’histoire que je me raconte sur la situation, ce que cela produit dans ma manière de percevoir l’autre. 

Un manager le formule simplement : « je suis conscient de ce que je me raconte dans certaines situations. Je mets les bons mots sur l’histoire, je prends le temps de ressentir ce que je vis à ce moment. Cela m’aide à gagner en lucidité sur la situation »

Cette conscience ne tombe pas du ciel. Elle est là. Elle se révèle par l’expérience, par la lecture, parfois par une traversée difficile. Ce qui est certain : ceux qui l’ont développée managent différemment, avec moins de bruit, plus de justesse, plus de respiration dans la relation. 

Entre forces et fragilités : l’oscillation permanente

Le manager n’est pas un bloc. Il oscille. Un dirigeant le nomme avec une image précise : « je vis un mélange de fierté et d’agacement » ; « j’oscille entre fragilité et dureté.» Un autre confie : « je me surprends parfois à être dur et inversement je me surprends à vouloir trouver un chemin de paix dans la difficulté ».  Ce n’est pas de l’instabilité. C’est la réalité vivante du management. Le sujet est de connaître ces oscillations, de les accepter, de ne pas en avoir peur. 

Ce qui change tout, c’est la conscience de cette oscillation : la reconnaître sans s’y perdre. Savoir d’où elle vient, identifier ce qui la déclenche. « J’ai compris mes fragilités dit l’un d’eux…  Aujourd’hui je suis à l’équilibre ». Cet équilibre n’est pas un état fixe. C’est un mouvement permanent. 

La tranquillité intérieure : une ressource de leadership 

Ce que plusieurs managers décrivent, chacun avec ses mots.  C’est la même réalité : un endroit intérieur stable depuis lequel ils peuvent agir, décider, traverser les turbulences sans être emportés. 

L’un parle d’ « un petit sourire intérieur », un autre de « tranquillité intérieure », un troisième de « paix. » Ces mots peuvent surprendre dans un contexte professionnel. Ils désignent pourtant quelque chose de très concret, une stabilité vivante qui rayonne vers l’équipe.

« La stabilité intérieure rassure les équipes, même quand cela s’agite » dit l’un d’eux. « Ça s’entend avec la douceur avec laquelle je m’exprime. » Le manager qui a trouvé cet ancrage ne cherche pas à contrôler l’agitation extérieure. Il la traverse depuis un endroit qui ne bouge pas. 

Cette stabilité intérieure se construit, se travaille. La question pour le manager est : comment accéder à cet endroit stable quand la pression monte, quand les décisions sont difficiles, quand l’environnement s’emballe ? 

Mobiliser son énergie : les ressources visibles et invisibles du manager

Chaque manager rencontré a développé un ensemble de pratiques et d’ancrages qui lui permettent de rester stable quand l’environnement s’agite. 

Le sport, la nature, la lecture, les proches, la foi pour l’un d’entre eux. « J’ai besoin de dormir, de me ressourcer seule, de faire du sport, de moments dans la nature » confie l’une. « J’ai une sonnette d’alarme intérieure qui s’allume et m’invite à prendre du recul ». Un autre : « Ma foi me porte.  Elle nourrit mon élan vital. » Ces ressources sont rarement valorisées dans le monde professionnel. Elles portent pourtant le manager dans la durée. 

Ce que les managers font intuitivement, les travaux sur la conscience l’éclairent. Il y a d’abord l’histoire, ce que l’émotion raconte de soi, les interprétations, les ruminations, les boucles mentales qui s’emballent. Et il y a ce qui se passe dans le corps : la dimension énergétique de l’émotion, sa réalité physique concrète. Quand le manager reste enfermé dans l’histoire, l’émotion tourne en boucle et l’énergie reste bloquée. Quand il descend dans le corps, par le sport, la respiration… l’énergie bloquée peut se disperser. Se ressourcer est un acte de régulation énergétique.

« Je ne reste pas engluée quand quelque chose ne va pas » dit l’une d’eux. J’ai une force vitale, un tonus vital pour retrouver l’équilibre. Ce tonus vital, c’est exactement cela, la capacité à sortir de la boucle mentale pour retrouver l’ancrage dans le réel. Ne pas rester seul avec sa charge est aussi une ressource à part entière. « Je finance moi-même mon coach personnel », dit un dirigeant. « Il m’apporte un œil externe. C’est précieux. » Le regard extérieur, coach, mentor, pairs, conjoint, permet de ne pas se perdre dans ses propres histoires et de retrouver de la clarté quand le brouillard s’installe.

La double écoute : soi et l’autre simultanément 

Manager, c’est tenir ensemble deux mouvements en apparence contradictoires : être pleinement présent à l’autre tout en restant ancré en soi. C’est ce que les managers rencontrés décrivent, chacun à sa façon, comme le cœur du métier.

« Manager, c’est guider en étant à l’écoute de l’autre et de l’intérieur de soi » dit l’un d’eux. « Trouve ta résonnance avec chacun dans l’équipeNe fait pas semblant. Ça se sent. L’équipe sait.» La qualité de cette présence à l’autre dépend directement de la clarté intérieure du manager. Un manager encombré par ses propres histoires, ses peurs, ses jugements… ne voit pas vraiment l’autre. Il perçoit les reflets de ses propres filtres. 

Il y a une troisième dimension, moins visible, tout aussi réelle. Entre le manager et son collaborateur, une qualité de lien se construit ou ne se construit pas. Tout manager l’a vécu : cet échange qui circule facilement avec l’un, cette résistance inexpliquée avec l’autre, cette réunion qui démarre bien ou qui accroche dès les premiers mots. Ce n’est pas un vague ressenti, c’est une information sur la relation.

Ces trois dimensions, conscience de soi, conscience de l’autre, conscience de la relation ne fonctionnent pas séparément. Elles se nourrissent mutuellement. C’est depuis cet endroit que la relation prend vie, que le collectif prend vie et que le management devient un acte humain à part entière.

Conclusion

Ce que ces managers et dirigeants partagent n’est pas une méthode. C’est un chemin : celui qui mène de la performance technique à la présence humaine, de « l’ère du Faire à l’ère de l’Être », pour reprendre l’expression de l’un d’eux. Autrement dit, manager avec plus de justesse, d’efficacité et de présence.

Ce chemin commence par un premier regard sur soi : lucide, honnête, sans complaisance. Il se poursuit dans l’acceptation de ses oscillations, forces et fragilités mêlées. Il s’approfondit dans la recherche d’un ancrage intérieur stable, depuis lequel agir sans être emporté. Et il s’accomplit dans la qualité de présence à l’autre qui rend le management vivant.

« On sait quand on est à la bonne place, quand tout est bien assemblé » dit l’un d’eux. « Il y a un sourire qui existe à l’intérieur de soi ». Ce sourire intérieur est un signal, celui d’un alignement entre qui l’on est et la façon dont on manage. 

La clarté intérieure se cultive. Elle se développe par l’expérience, par la réflexion, par l’accompagnement. Elle ne dispense pas des difficultés du management. Elle permet de les traverser avec plus de justesse. Par où commencer ? Par la question la plus simple et la plus exigeante à la fois : d’où est-ce que je manage ? 

Remerciements

Un grand merci aux professionnels qui ont apportés leur témoignage, leur éclairage franc et direct, et leur temps précieux sur ce thème « manager de l’intérieur : quand la clarté de soi devient une ressource en management » : 

Sylvia Alongi – Directrice RH international groupe LDC ; Caroline Augereau – Directrice conseil RSE et développement durable chez Mission Change ; Adrien Lacourcelle – Consultant – Manager ; Vincent Loubert – CEO chez Edicia ; Audrey Maricel – Manager de transition ; Nicolas Moreau – Directeur du développement chez Eiffage Construction Grand Ouest ; Yann Terrien – Directeur général de Maison Vigean

Merci aussi au Club de coach(e)s NRGy, aux échanges précieux que nous avons et qui m’ont aidé à mettre en perspective, dans l’article, les témoignages des professionnels.

Bruno Le Corre

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